Je ne renoncerai pas 

Ni à tes yeux 

Ni à tes bras ni à ta bouche 

Ni à ton rire ni à ton comportement fou 

Ni à tes baisers dont je deviens fou 

Même pas à la force avec laquelle tu me donnes envie 

Je lui fais son petit-déjeuner comme tous les matins depuis maintenant trente ans. Le son du ruisseau au loin, les oiseaux gazouillant autour de nous. Notre maison est simple, une cabine en bois rond de soixante mètres carrés, entourée de verdure, d’un cours d’eau et d’une faune qui nous tient heureuse compagnie. Quinze ans que nous vivons en retrait du monde dans l’anonymat le plus complet, avec le simple nécessaire pour notre quotidien. Autour de nous, mille hectares que nous avons achetés loin de la civilisation pour vivre en paix avec la nature. Nous utilisons la technologie avec parcimonie : pas d’Internet sauf pour faire une recherche de temps à autre et juste une ligne téléphonique pour communiquer avec notre famille proche. 

Ange, à mes côtés depuis toutes ces années, est toujours aussi belle. Son sourire et son regard restent les mêmes. Comme souvent, elle dort encore quand je me lève, profitant des heures paisibles du matin. Elle aime traîner au lit pour se lever quelques heures après moi. Chaque matin, elle vient coller sa poitrine contre mon dos, enrouler ses bras autour de moi et déposer sa tête sur mes épaules. Je caresse ses mains et comme tous les jours où je peux le faire, je profite de ces quelques minutes de calme et de simplicité. Elle est belle, mystérieuse, discrète, presque irréelle. J’ai mis longtemps à comprendre où était le bonheur. Un temps, je l’ai cherché dans ma vie sociale et dans mon travail mais il me manquait toujours quelque chose… Une simple caresse le matin, un sourire à la fin de la journée, partager un moment ensemble le soir. Chrétienne, elle remercie Dieu de nous avoir réunis et de nous avoir donné tout ce qu’on a aujourd’hui. Moi, athée, c’est à elle que je témoigne ma gratitude. 

Notre vie est simple. 

Les centaines de millions de dons touchés grâce à la fondation ont été utilisés pour créer des écoles aux pédagogies différentes, des lieux d’accueil pour les enfants et des zones protégées où l’ensemble des habitants vivent en harmonie et en bonne intelligence. Des milliers de coopératives ont été créées pour que le travail soit mieux rémunéré. Comme d’autres avant moi, j’ai fait don de mes textes à l’humanité et je continue d’offrir mes poèmes. Parfois, je perçois des dons que je reverse à la fondation, qui je l’espère, continue à œuvrer pour le bien comme nous le faisions. 

Nous vivons de presque rien. Notre quotidien est rythmé par le ciel, la nature, les animaux et le bal des saisons. Ange, amoureuse de l’automne depuis toujours, attend chaque année cette saison si particulière. Souvent, nous marchons pour observer les feuilles changer lentement du rouge au jaune, en passant par cette couleur ocre qui me rappelle la Provence où j’ai passé tant d’années. 

Elle me regarde parfois et me demande : « Tu ne manques de rien, ça te suffit tout ça ? »


Voilà des années que cette question la taraude. 

« Non, j’ai tout ce que je désire. »


Ce matin, je décide de l’emmener au bord du ruisseau. Je la prends dans mes bras, ma tête sur son épaule et proche de son oreille, je lui murmure : 

« Regarde, écoute, ressens… Sentir cette brise fraîche, entendre le son du ruisseau et ces quelques oiseaux autour de nous. Et nous, ce que nous sommes ensemble, cette magie toute simple. De quoi d’autre pourrais-je avoir besoin ? » 

Comme à son habitude, elle reste sans mots. Je ressens son cœur se réchauffer et son esprit s’apaiser, heureuse des choix fous faits ensemble ces trente dernières années. Rencontrée quand j’avais la trentaine, je suis tombé sous le charme de cette mystérieuse femme au regard doux et délicat. Une rencontre improbable, une distance inévitable, des retrouvailles inespérées. 

Quand nous le décidons, nous allons faire un tour dans le village écologique que nous avons initié où vivent le plus simplement possible quelques milliers d’habitants dans des maisons indépendantes. Ils mènent une existence inspirée d’un mélange de philosophie moderne et de philosophie ancienne, des différentes cultures de ce monde et des enseignements acquis après des années d’observation et d’écoute de la nature. Le temps a amené ingénieurs, médecins, infirmiers, restaurateurs, agriculteurs, journalistes et autres nombreux professionnels, fatigués du mensonge et de la réalité d’un monde incompréhensible où tout n’est que compétition, rentabilité et productivité.

Ici, il n’y a qu’un seul objectif : sourire, rire, partager. Le lieu a été conçu pour favoriser la vie en communauté, tout en respectant l’indépendance des habitants. Chaque maison a son propre terrain. Nous avons établi quelques règles, la première étant de laisser son passé derrière soi. La non-violence est bien sûr de rigueur, le moindre acte de brutalité étant immédiatement réprimé par une expulsion du lieu. La vie n’est pas faite pour avoir peur ou pour craindre les réactions des autres. Tout doit se régler par le dialogue et avant tout la tolérance. 

Ange et moi vivons au milieu de toutes ces personnes que nous avons appris à connaître et à apprécier avec leurs différences. Nous sommes malgré tout le plus souvent à l’écart. Ange continue de donner quelques cours à l’école à la pédagogie partagée que nous avons créée. Les enfants apprennent beaucoup de nous mais c’est nous qui apprenons le plus, à les regarder évoluer de générations en générations. 

Notre vie est simple et nous ne pourrions pas en être plus heureux. 


« La vie est un changement permanent et la seule chose qui ne change pas,

c’est que tout change tout le temps ! »

Dicton oriental

Partie 1    
LA NAISSANCE

Chapitre I             L’héritage du passé

« Un enfant est le plus beau des cadeaux. Il est une porte vers l’avenir et un livre ouvert sur l’histoire des ancêtres. »
Proverbe Indien

Né dans l’est parisien, j’étais, jusqu’à mes dix, l’enfant unique d’un jeune couple. Mon père était un pur citadin à la culture anarchiste. En colère pour tout, il jurait une détestation pour l’autorité, la culture américaine, l’armée, les flics, les curés et toute forme de violence. 

Ma mère d’éducation catholique et élevée dans un monde plus rural était quant à elle, un ange. Elle prenait la vie avec simplicité. Elle se contentait de l’humidité d’une pluie fine sur ces épaules, se réjouissant d’un rayon de soleil ou encore en contemplant les pétales d’une marguerite. Elle prenait ce que la vie lui offrait sans vraiment en attendre plus.

Moi j’étais l’enfant de ce couple que je n’ai jamais vraiment compris. Mon père jurait une dévotion complète pour ma mère ; ma mère, elle, vivait dans un monde où tout le monde était beau. En apparence fragile, elle cachait un courage hors norme porté par un fardeau invisible.

Quatre mois après ma naissance, elle s’était retrouvée un mois à l’hôpital, pour finalement recevoir le diagnostic. Elle était atteinte de sclérose en plaque. Cette maladie sournoise l’accompagnera plus des deux tiers de sa vie

A peine la joie passée d’avoir leur premier enfant, ce jeune couple de 24 ans apprenait que leur vie allait changer. Il leur fallait maintenant éduquer un enfant tout en cohabitant avec celle qu’on appelle plus communément la SEP, une maladie très méconnue à l’époque et sans aucun remède.

Ce fut un coup de massue pour ce jeune couple qui commençait dans la vie. Ma mère prit la nouvelle de manière résignée, mais ce fut plus compliqué pour mon père.

Il était né dans une famille où régnait la terreur. La terreur apportée par un fléau, celui de l’alcoolisme. Son père, métamorphosé par l’alcool se transformait en tyran dont je tairais les détails inimaginables. Je découvris tout au long de ma vie ces détails sordides d’une enfance qu’aucun enfant ne devrait connaître.

Son histoire ne fut pas sans conséquence pour lui, mais également pour moi. Il me fallut quarante ans pour comprendre que mes angoisses d’enfants ne m’appartenaient pas. Elles appartenaient à un passé que je n’avais pas connu, à un passé qui n’était pas le mien. Mon père était aimant, il faisait de son mieux, Il m’offrait une vie qu’il n’avait pas eu la joie de connaître enfant. Il fut probablement maladroit pour son premier enfant en particulier pendant mon adolescence. Mais quel parent ne l’a pas été ?.

Il aura été beaucoup plus habile dix ans plus tard pour la naissance de ma sœur. Avec ses petits enfants, il fut un grand-père extraordinaire.

L’enfant que j’étais ne comprenait rien au monde qui m’entourait. L’école, son but, son intérêt, je faisais bonne figure devant mes parents, mais j’étais toujours un peu perdu. Quel choix avais-je enfant ? Je suivais docile les millions d’enfants qui partaient apprendre les règles de grammaires, le théorème de Pythagore, les théories, ou encore notre histoire telle qu’elle était écrite dans les manuels scolaires.

J’appris avec le temps à copier les autres, à tenter de comprendre ce qui était bien ou pas mais je gardais cette sensation de courir seul après je ne sais quoi.

Quand j’eus six ans, mes parents déménagèrent et je fus alors séparé des enfants que j’avais connus dès la crèche. Mon intégration fut compliquée dans cette nouvelle école auprès d’enfant qui se connaissait depuis tout petit. Entourés de camarades pas toujours intelligents, de professeurs dépassés par ma personnalité qu’ils ne comprenait pas, j’appris à être un caméléon. Je tentais d’être le plus discret possible tout en exprimant de temps à autre mes frustrations et mes difficultés avec l’autorité. J’étais en colère pour tout. Je contenais cette colère dans une bulle solitaire que j’appris à dompter avec le temps.

J’étais un enfant moyen pour tout, qualifié souvent de fainéant, je faisais le minimum et je travaillais quand cela devenait vraiment nécessaire. Le commentaire que je reçu le plus souvent fut: « A des capacités mais ne les exploite pas ».

Mes journées passaient par l’angoisse lors des dictés, l’enfer pour apprendre une poésie, ou encore le moment de la lecture, ou je lisais la même ligne en boucle agrémentée de sueurs, liées à la peur des moqueries, ou des remarques des camarades de classe.

J’ai toujours aimé écrire, inventer des histoires, mais j’eus rarement le courage de coucher les mots sur le papier. Les professeurs et mon entourage ne remarquaient que les fautes avant de voir la poésie que j’avais tenté de mettre dans mes mots. 

Passé l’école primaire, le vrai cauchemar commençât au collège. J’étais simplement un enfant dysorthographique, dyslexique et hypersensible. La simple idée d’apprendre, de lire, de prendre la parole en public était une angoisse permanente.

Pourquoi fus-je la cible pendant ces années ? Pour mes angoisses ? Pour un syndrome appelé aujourd’hui « Asperger » ? Pour avoir une intelligence différente ?

Ces années restèrent des fissures, des fêlures tout au long de ma vie et si elles sont aujourd’hui des zones fragiles, elles devinrent des armes avec le temps.

Je conserve deux regrets. Le premier ne pas avoir affronté mes bourreaux qui étaient probablement tout aussi torturés que moi et qui cherchaient probablement une manière d’exister. Le second, ne pas avoir parlé, aux amis, aux parents, aux professeurs. C’est le conseil que j’ai donné à tous les jeunes que j’ai suivit par la suite. « Parler, parler, parler ».

Passé finalement cette période cauchemar, j’arrivai au lycée. Je commençai à me libérer, tellement libéré que j’y restai cinq ans au lieu de trois. Je ne comprenais toujours pas pourquoi j’étudiais mais au moins ces deux milles élèves dans la même enceinte était un terrain de jeu et d’apprentissage au quotidien. Mon lycée était composé de toutes les catégories sociales. J’observai toutes ces personnes et je laissai mon esprit se nourrir des interactions sociales, des mélanges et des intéractions entre les groupes. Il y avait les littéraires, les scientifiques et leur pause tarot quotidien, les râpeux, les gothiques, … Chaque personne, chaque style avait une place, et chacun respectait son petit coin dans la cour de récréation. Ils étaient toujours au même endroit, toujours à se regrouper de la même manière, ils reprenaient la discussion qu’ils avaient laissés de côté au petit matin. Pour moi, le monde me semblait plus vaste et plus intéressant qu’il ne semblait l’être dans mon école précédente. En classe, je n’apprenais rien ou presque, je laissais se dérouler les journées écoutant les professeurs. En revanche, j’avais plaisir à apprendre de la sociologie, la psychologie par l’observation quotidienne. Chaque pause devenait un moment de découverte. Il devenait facile de repérer les leaders d’un groupe, les suiveurs, ceux qui tentaient de se faire intégrer dans ce petit microcosme.

Moi, au milieu de tout ça, j’appartenais en réalité à aucun groupe. De temps à autre je faisais un tarot avec les scientifiques. Rapidement, cette routine devenait ennuyeuse et je partais m’alimenter de nouvelles conversations, de nouvelles opinions pour nourrir mes contradictions. Rapidement, je devins le conseiller de nombreuses personnes, on venait se confier à moi, pour avoir mes conseils sur des sujets que bien souvent je ne maitrisais pas plus qu’eux.

Il y avait une certaine ironie à aider et conseiller les autres alors que je manquais d’expérience dans de nombreux domaines. Je montrais une assurance feinte et ma capacité d’écoute les rassurait probablement.

Chapitre II           : La Découverte du grand air

“Tu dois vivre dans le présent, te lancer au-devant de chaque vague, trouver ton éternité à chaque instant.”
De Henry David Thoreau

A vingt ans, je partis de cette vie en région parisienne qui m’étouffais pour prendre un grand bol d’air. Loin de ma famille, j’avais besoin d’être seul pour comprendre qui j’étais en réalité. Je pris alors la direction de Thonon les Bains, pour commencer des études dans l’hôtellerie-restauration. Je compris doucement que toutes mes difficultés d’apprentissage à l’école ne venaient pas que de moi mais en réalité de la méthode d’apprentissage. L’observation et la réalisation de tâche me permettait d’apprendre de nombreuses choses et mettre en pratique ce que j’avais appris par le passé.

Je découvris alors un métier dans lequel m’épanouir. Mon hypersensibilité était enfin utile et le rythme des services contenait mon caractère particulier.

Diplômé, À vingt-trois ans, je pris la décision de partir pour une saison au Québec, dans un lieu exceptionnel : La Seigneurie du Triton. Un hôtel forestier – une pourvoirie comme on dit là-bas – uniquement accessible par voie maritime, dédié à la villégiature, la pêche et la chasse au cœur de la Maurencie.

De grands personnages tels que les présidents américains Théodore Roosevelt et Harry Truman, certains membres des familles Rockefeller et Molson, Winston Churchill, et bien d’autres, ont profité avant moi du calme et de la sérénité qu’offrent les hauts pins majestueux qui entourent ces chalets saisonniers. C’est la famille Tremblay qui, il y a presque 40 ans, a sauvé ce lieu chargé d’histoire. On y vivait comme dans un village, en autarcie, loin du monde. Encerclé par des milliers d’hectares de forêt en apparence indestructibles, intouchables, éternels,

Cette expérience au Québec me fit découvrir un autre art de vivre et de nouvelles facettes du bonheur. Les journées étaient intenses, douze à quatorze heures par jour, six jours et demi sur sept. Mon jeune corps de cinquante-cinq kilos pour un mètre soixante-dix n’avait pas vraiment les capacités physiques nécessaires pour travailler dans cet environnement difficile. Pourtant, je n’eus jamais l’impression de travailler, tout ce que j’accomplissais avait profondément du sens et participait à faire de moi une meilleure personne.

Après trois ans dans la plus vieille école hôtelière de France, j’étais devenu arrogant. Un trait de caractère peut-être nécessaire pour évoluer dans ces environnements difficiles. Les quelques mois au Québec me permirent rapidement de retrouver une certaine humilité.

Ces quelques mois me permirent de me reconnecter à moi-même, de revoir ma définition du luxe et de retrouver une certaine humilité. Loin de la mode parisienne, les petites attentions quotidiennes permettaient de laisser une expérience mémorable pour tous ceux qui passaient quelques jours dans ce lieux hors norme. 

Je finis la saison dans un état d’épuisement jamais expérimenté auparavant. Il me fallut quinze jours de repos, à dormir du matin au soir, pour récupérer pleinement de ce séjour. Et pourtant, je n’avais qu’une hâte : repartir. À l’époque, je savais déjà que ma vie ne se ferait pas en France. Le Québec n’avait été qu’une étape, un appel au départ. Je m’y étais senti bien plus à ma place qu’en France, mon pays natal, où j’avais tant de difficultés à communiquer avec les autres. Où je me sentais prisonnier d’un mode de vie qui ne correspondait pas à mes aspirations. Quand j’avais le malheur d’en parler à mes proches, au mieux – je n’étais pas pris au sérieux, au pire – j’étais qualifié de rêveur utopique. 

Je me souviens d’une discussion avec ma mère.

« Et si moi, je voulais pouvoir jouir de la vie chaque jour en me levant ? Et si je ne voulais pas avoir d’enfant, ni de maison ? Et si je ne voulais pas être un bon petit citoyen ? Je ne suis pas heureux ici. »


– Je sais que tu vas repartir », m’avait-elle répondu.

Je m’étais alors plongé dans les offres d’emploi. Après quelques semaines de recherches infructueuses, je me décidai à prendre rendez-vous avec Didier Le Calvez, alors sous-directeur du prestigieux George V à Paris. C’était Nicolas, directeur d’exploitation de la Seigneurie du Triton et beau-fils de Monsieur Tremblay, qui m’avait donné son contact.

Me voilà devant l’entrée majestueuse de l’hôtel. Je ne pus m’empêcher de noter le contraste entre la Seigneurie du Triton, perdue au cœur de la nature québécoise, et ce grand palace parisien. Deux mondes diamétralement opposés, avec des similitudes paradoxales. 

« Bonjour, j’ai rendez-vous avec Monsieur Le Calvez », dis-je à l’homme assurant la sécurité.  


« Monsieur le Calvez, répétai-je. Vous êtes sûr, jeune homme ? » 


Son mépris flagrant me mit le doute et je commençai à suer à grosses goûtes. « Aurais-je mal prononcé son nom, me serais-je trompé de jour ? »

« Oui, monsieur », dis-je, avec un manque de certitude évidente.


Un rapide coup de téléphone avec la secrétaire lui confirma mon rendez-vous. je senti alors l’homme presque déçu de me laisser entrer, il prit ma pièce d’identité sans daigner me regarder.

Dans un couloir pendant plus d’une heure, j’observai le défilé des personnes reçues par Monsieur Le Calvez. Une secrétaire finit par s’avancer vers moi, pour m’annoncer que mon tour était enfin venu.

J’entrai dans une pièce dont l’immensité me donna le tournis. Son bureau se trouvait tout au fond. Je m’installai, complètement intimidé, tentant de feindre une assurance illusoire. Pourtant, le dialogue fut rapidement simple et sympathique. En un instant, je me retrouvai de nouveau plongé dans la simplicité québécoise.

« Comment va Nicolas ? » me demanda Monsieur Le Calvez.

Pris au dépourvu par ce ton amical, je lui répondis que Nicolas allait bien et lui transmettait ses amitiés.

Monsieur Le Calvez m’expliqua rapidement comment il avait connu Nicolas, avant de me questionner sur la raison de ma présence. 

Je me lançai alors dans un monologue passionné, évoquant le plaisir que j’avais eu à travailler au Québec. Mon objectif était de repartir au Canada, mais cette fois-ci, pour découvrir ses territoires anglophones. 

Sa seule réponse fut de me demander de me répéter, en anglais. Traumatisé par mes notes minables en langues vivantes tout au long de ma scolarité, je n’étais même pas sûr de pouvoir un jour maîtriser une langue étrangère. En dix secondes, il comprit que ce n’était pas la peine d’insister. Mon anglais était minable. Sans jugement, il m’exposa son avis. Il serait difficile pour lui de m’envoyer au Canada. Les visas étaient pénibles à obtenir. Il manquait de contacts sur place. Ainsi, il me proposa les États-Unis. 

Ayant été élevé dans une complète réticence envers l’arrogance et l’exubérance américaines, mon visage refléta une déception à peine dissimulée. Cependant, apaisé par le ton rassurant de Monsieur Le Calvez, je le laissai dérouler sa proposition. Trois possibilités s’offraient à moi : Palm Beach, Washington DC ou Jackson Hole. 

Face à mon silence et à mon air décontenancé, Monsieur Calvez prit l’initiative.  Il semblait avoir tout compris de moi, de mes passions et de mes désirs, sans que j’aie besoin d’en dire plus. Une minute plus tard, il était au téléphone avec sa directrice des ressources humaines. S’en suivit un entretien avec le sous-directeur de la restauration. Tout s’enchaînait à une vitesse incroyable et, une heure plus tard, j’avais un entretien avec l’hôtel aux États-Unis. 

Était-ce un rêve ? Comment cela pouvait-il s’avérer si simple ? J’avais du mal à y croire. Je me retrouvai dans la rue, incapable de décider si je devais sauter de joie ou rester dubitatif. Tout semblait trop beau.

Deux semaines plus tard, je reçus un appel du fameux directeur. Malgré mon anglais catastrophique, mon profil l’intéressait et il souhaitait me recruter. Il allait s’occuper de mon visa. J’étais aux anges, les images du Wyoming me faisaient rêver.

En attendant mon visa, je décidai de passer quelques mois dans un petit hôtel familial dans une petite station de ski au cœur du Valais, un peu au-dessus de Lausanne en Suisse afin de mettre un peu d’argent de côté. Sauf que trois mois plus tard, j’étais toujours sans nouvelle des États-Unis.

Je finis par contacter le directeur des ressources humaines et je compris, aux mots hésitants de celui-ci, qu’ils ne pouvaient pas me fournir un visa. J’évoquai au téléphone ma déception, ma frustration puis ma colère mais mon anglais limité ne me permettait pas de m’exprimer comme je l’aurais souhaité. J’étais déçu d’un tel manque de considération face aux engagements pris. Je comprenais les difficultés et l’échec, mais j’acceptais difficilement le silence. Écrire quelques mots tels que : 

« Monsieur,

Nous nous étions engagés à vous recruter pour la saison prochaine et à nous occuper de votre visa. N’étant plus étudiant, nous sommes dans l’impossibilité de vous fournir un visa.

Nous le regrettons, bla bla bla…

Signé, le DRH »

Étonnant qu’un homme dont l’intitulé du poste évoque le respect des ressources humaines n’ait pas eu le temps d’écrire ces deux lignes. La parole des gens n’a finalement que très peu de valeur. Sans un écrit, un contrat, les engagements oraux ne valent rien. Ils ne sont que des mots lancés, un joli rêve, pouvant s’envoler au moindre coup de vent, à la moindre complication. La colère passée, je lui demandai alors :  « Êtes-vous vraiment intéressé par mon profil ?  


Sur cet échange, je raccourcis ma saison en Suisse et décidai de rentrer à Paris, de reprendre tous mes contacts et de chercher un organisme pour m’aider à obtenir un visa. En un mois, ce fut chose faite. Cela me coûta deux mille dollars, que, avec le recul, j’aurais dû faire prendre en charge par l’entreprise. Mais cet investissement valait largement les dix-huit mois de souvenirs que je m’apprêtais à vivre.

Après les grands espaces québécois, je me retrouvai à Jackson Hole, une vallée de quatre-vingt-neuf kilomètres de long et vingt-et-un kilomètre de large, à une altitude de deux mille mètres. Juste au pied du Grand Teton, seconde plus haute montagne des États-Unis. 

Je découvris une vie montagnarde au rythme lié à celui des saisons. L’hiver, la neige semblait tout apaiser, de la végétation endormie et dégarnie de son feuillage aux animaux si calmes. Au printemps, après quelques mois d’hibernation, la nature se réveillait tout doucement, dans un véritable spectacle de vie. Les hivers étaient très froids et les étés tempérés reformuler. J’étais fasciné par cet environnement où l’homme était présent sans abuser de l’espace. Là-bas, la vie animale avait autant d’importance que la vie humaine et la gestion des forêts était exemplaire. Chaque matin, le trajet pour me rendre au travail de Jackson Hole à Teton Village, était d’une douceur extrême.

Lorsque mon budget me le permettait, je m’offrais des journées de ski. Skier les montagnes au pied du Grand Teton n’avait rien de comparable avec ce que j’avais pu vivre en Suisse ou en France. Dans cette neige souple et légère, je finissais les cuisses en feu. Je n’avais jamais expérimenté une telle sensation de liberté, le ski entre les arbres dans cette neige froide et sèche était un coton léger qui volait autour de nous à chaque changement de direction, chaque descente devenant une douce sensation de confort molletonné. Malheureusement, je n’eus l’occasion de profiter de cette magie que quelques fois. 

C’est à Jackson Hole que je fis la connaissance de Justin. Il avait un regard doux et délicat, presque angélique. La peau lisse et fine, un air simple et heureux et une carrure imposante. Il avait 25 ans au moment de notre rencontre. C’était un grand sportif, passionné par tous les sports de plein air, qui aimait plus que tout se confronter à la montagne. 

Un jour, il m’invita à passer la soirée chez lui avec quelques amis. J’eus l’impression de rêver pendant tout mon trajet sur la route. Dans ce paysage féérique, mieux valait éviter de crever ou de se retrouver à court d’essence. Les ours, élans, chevreuils, cerfs, daims, wapitis, mouflons, antilopes, coyotes, lynx, porcs-épics, castors, aigles et bisons qui peuplaient la région ne pouvaient pas être d’une grande aide dans ce genre de moments.

La maison de Justin paraissait se trouver à l’écart du monde entier. Avant d’entrer, je profitai du ciel étoilé. Je devinai tout juste les reliefs de la maison à la lueur de la lune. Après quelques instants à m’imprégner du lieu, je les rejoignis à l’intérieur. Les murs en bois avaient été délicatement gravés par Justin. La grande cheminée au milieu du salon diffusait une chaleur extraordinaire.

Justin était passionné par la langue française. Ainsi, sa bibliothèque était garnie de livres de poèmes en français. J’étais interloqué par cette curiosité pour ma culture. Je n’avais jamais pris conscience de la richesse du patrimoine culturel français. 

Un de ses amis suggéra de lire des poèmes dans d’autres langues. Les latins se risquèrent au français, moi à l’espagnol, les Américains au polonais. Nous nous écoutâmes les uns après les autres, curieux de découvrir les approches de chacun. 

Quelques jours après cette soirée, trente-cinq centimètres de neige fraîche tombèrent en deux jours. L’idéal pour une journée au ski pour les amoureux des sensations fortes. C’est notre ami Bruce, directeur de l’hôtel, qui m’annonça le décès de Justin le soir même. Il arriva la tête basse et en même temps, avec une attitude qui suggérait une certaine habitude de l’exercice. Il n’hésita pas longtemps, avant de me dire qu’il savait que j’étais proche de Justin et qu’il était préférable que je l’apprenne ainsi.

Pas spécialement surpris, pas spécialement triste, c’est presque avec un sourire que j’accueillis la nouvelle. Justin était conscient des risques, il savait qu’à tout moment une plaque de neige pouvait l’embarquer avec elle. Sa passion pour la nature, son goût pour le frisson et l’adrénaline eurent raison de lui. Passer toute une vie dans l’ennui aurait été beaucoup plus mortel que de perdre la vie dans un instant d’euphorie. 

La montagne est magique mais son coton léger est fragile. Il emporte parfois ceux qui ont cru pourvoir dompter sa nature douce et intransigeante.

Lors de la cérémonie, les larmes plurent, en témoignage de la douceur qu’il apportait à ce monde. Vingt ans après, si je pouvais me faire entendre de Justin, voilà ce que je voudrais lui dire :

« Merci Justin de m’avoir fait rentrer dans ta vie le temps d’une soirée. Tu m’as changé ce jour-là. Un cadeau que vingt ans plus tard, je garde en mémoire. Tu m’accompagnes depuis dans ma vie. Je m’évertue comme toi à être simple et à donner autour de moi, en espérant que ceux que je croiserai dans ce monde garderont de moi un souvenir aussi doux et agréable que celui que je garde de toi.  Enseveli sous un coton blanc, l’ange que tu étais a peut-être été rappelé un peu trop tôt à notre goût, dans un monde où tu es peut-être plus utile. Si, comme certains le pensent, c’est Jésus qui t’a rappelé, c’est franchement égoïste de laisser mégalomanes, monstres et assassins au pouvoir des grandes nations pour enlever à l’humanité un homme simple, honnête et généreux. Moi qui n’ai pas les mêmes croyances, j’espère que le monde d’après, s’il existe, apprécie le cœur qu’ils ont récupéré. Salut Justin, tu manques à tous ceux qui ont croisé ton chemin. »

Le temps effaça petit à petit la peine. La fonte des neiges printanière fit apparaître un paysage différent. Après des mois sous le blanc, le changement fut déroutant. Je me mis à photographier la nature, lors de longues marches solitaires autour de Jenny Lake. Sur cette route droite jonchée de verdure, une faune indifférente à mon passage m’emmena doucement vers le cœur du parc Teton. Seul au milieu de nulle part, un livre en main, je profitai de la seule véritable liberté, celle de la nature.

À la suite du décès de Justin, mon travail eut peu d’importance. Je fis ce que je savais faire, sans subir de pression et sans y accorder grand intérêt. En cuisine, puis au ménage, puis en service. Je tentai d’apprendre et de me rendre le plus utile possible. Mes employeurs étaient satisfaits. 

Ces dix-huit mois aux États-Unis me permirent de me découvrir. Autant mes capacités physiques qu’intellectuelles. Libéré de mon éducation française, des aprioris et des certitudes, j’évoluai dans un monde simple. À ce moment-là de ma vie, tout me semblait possible. Je pouvais faire ce que je voulais, aller où je voulais.

Avant de partir, je pensais que ces mois seraient les plus beaux de mon existence. Mais la vie réserve bien des surprises. 

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